Existe-t-il un seul changement avec lequel l’humanité était complètement chill? Dans mes modestes 31 ans d’expérience en tant qu’être humain, j’ai été témoin de l’apparition de plusieurs inventions telles que le guichet automatique, la boîte vocale, les Zoomies. Chaque fois (sauf peut-être dans le cas des lunettes au grossissement de 400 %), j’ai souvenir d’une résistance, de gens qui se cristallisent. Souvent, ils dormaient dans un lit d’eau. Mais qui voudrait revenir à l’époque où on ne pouvait pas regarder un tutoriel pour se faire des beach waves sur un deuxième écran pendant son binge-watching?

Je trouve qu’on a souvent tendance à magnifier le passé et maudire les mutations. Lors des dernières années, on capote particulièrement fort avec tout ce qui touche la révolution numérique. « L’Internet » a le dos large. Par chance pour son amour propre, « l’Internet », c’est rien. Ça n’appartient à personne, ce n’est pas une entité, ni une organisation, c’est un réseau de réseaux. Arrêtons d’haïr Internet et les réseaux sociaux. Arrêtons de dire : « des amis Facebook. Pffff… Tu en as des centaines mais quand vient le temps de déménager, t’en as combien, hein? » parce que t’as pas besoin de 100 personnes pour te déménager.

Le problème, s’il en est un, c’est que nos modèles institutionnels, économiques et sociaux s’adaptent difficilement aux nouveaux paradigmes du numérique où la propriété laisse la place à l’accès et où les choses s’opèrent en nanosecondes. Déjà en 2000, Rifkin en parlait et déclarait que « les secteurs de pointe du futur reposeront sur la marchandisation de toute gamme d’expériences culturelles plutôt que sur les produits et services traditionnels offerts par l’industrie ». (J’ai l’impression que ce paragraphe vient de tuer mon lectorat.)

Si on avait prédit un futur plus que prospère pour le monde de la culture, pourquoi est-ce qu’on en parle toujours plutôt dans des termes alarmistes? N’est-ce pas justement parce que nos institutions sont enracinées dans un système basé sur la propriété? Même si je suis empathique envers les conséquences sur les êtres humains touchés de façon collatérale, la disparition de La Presse « papier », la chute des ventes d’albums, la fermeture de la Boîte Noire, je ne trouve pas ça triste, je trouve ça normal et prévisible comme le gars en shorts en mars quand il fait 8 degrés.

Notre résistance à vouloir accueillir les bouleversements de la révolution numérique nous empêche de poser, selon moi, les bons gestes. Constatons qu’il est inutile et un peu pathétique de supplier les consommateurs de continuer « d’encourager » les artistes en achetant leur disque alors que cette façon de distribuer la musique est complètement à contre-courant de la nouvelle économie où les choses se créent et s’absorbent rapidement. Là où il faut concentrer nos énergies, ce n’est pas à essayer de maintenir artificiellement nos structures obsolètes mais plutôt, par exemple, de trouver la façon de mieux redistribuer les revenus liés au streaming ou toute offre forme de consommation de biens en ligne.

Dans les dernières années, au niveau artistique, le numérique a permis une énorme démocratisation sans précédant de la création et de la diffusion. L’offre a explosé et il faut s’en réjouir même si ça « fuck le chien » au niveau de l’industrie. Selon moi, il ne faut pas retenir cette effervescence mais s’adapter à cette nouvelle réalité. Justement, dans un récent mémoire présenté au ministère de la Culture et des Communications, mon compagnon, Mathieu Larochelle, et moi proposons notamment de soutenir davantage, de façon publique, les différentes scènes alternatives qui justement par leur caractère plus flexible et intime sont tout à fait adaptées pour répondre à cet éclatement de l’offre et au public qui se segmente. (Pour plus de détails, vous pouvez lire un autre de mes textes lourds ici)

Je pourrais continuer longtemps mais je trouve déjà ironique d’écrire un billet aussi long et inadapté à la vie virtuelle actuelle. Ainsi, je terminerai donc en paraphrasant une autre réflexion de Rifkin sur notre époque qui mentionnait que dans notre ère, ce que les gens veulent consommer, c’est leur propre existence. Avec les années, le FRIMAT s’ancre profondément dans cette idée et fonde son développement dans la création d’expériences uniques; pour la 12e édition, le volet « décor » a pris une ampleur fulgurante, les activités impromptues telles que spectacles dans les centres de personnes âgées et concerts surprises extérieurs se sont multipliées et un nouveau concept de nocturne artistique déjantée, « FMR de nuit », a vu le jour. Y’a pas à dire, les festivaliers ont pu se rentabiliser l’existence cette année.

Ba-bye.

Sources :
RIFKIN, Jeremy, «L’âge de l’accès : survivre à l’hypercapitalisme», Boréal, 2010.
http://www.lactualite.com/culture/louis-jean-cormier-sort-de-lombre/

http://www.indicebohemien.org/articles/2016/06/les-precieuses#.V3xjDK5-wfo